Vincent Poitout, Professeur titulaire à l’Université de Montréal, Directeur du CRCHUM

COVID-19 et essais cliniques : point de vue de Vincent Poitout

Dans le cadre de la situation exceptionnelle entourant la COVID-19, CATALIS a interrogé des leaders du Québec en recherche clinique pour connaître leur opinion sur la crise et trouver les moyens de s’adapter. Voici le point de vue de Vincent Poitout, Professeur titulaire à l’Université de Montréal, Directeur du CRCHUM

Q. Selon vous, comment la pandémie de la COVID-19 va transformer la recherche clinique en cours et à venir ; sur le plan mondial et québécois ?

À court terme, l’inquiétude est grande dans le milieu. Plusieurs équipes de recherche sont très à risque puisque leurs revenus dépendent de la progression des essais cliniques. Or, la plupart des essais cliniques qui ne sont pas directement en lien avec la COVID-19 sont suspendus au CHUM, ce qui a contraint plusieurs chercheurs à mettre à pied des membres de leur équipe. L’expertise de recherche de pointe met beaucoup de temps à se construire, et peut malheureusement être perdue rapidement. Les institutions tentent de maintenir leurs infrastructures et leur personnel, mais les modalités de financement actuelles ne leur donnent pas les moyens de soutenir financièrement toutes les équipes de recherche. Paradoxalement, ces craintes surviennent au moment où nous avons le plus besoin de la recherche.

Les centres de recherches des centres hospitaliers universitaires sont tenus à l’équilibre budgétaire, mais s’attendent à une diminution substantielle de leurs revenus liée à la pandémie. Si la force de recherche clinique québécoise doit être maintenue, des mesures devront être prises pour assurer la pérennité financière des centres. Dans le cas contraire, on pourrait assister à un démantèlement de la force de recherche en santé alors même que le souhait du ministère de l’Économie et de l’Innovation est d’attirer des études et de maintenir la compétitivité dans la province.

« Les pertes de financement mettent la recherche clinique en péril »

Les équipes les plus à risque sont celles qui sont financées par les contrats privés, dont les revenus sont directement liés au recrutement de patients. Les sources de revenus se font rares et les mesures gouvernementales ne s’appliquent pas à la recherche. Une action gouvernementale est nécessaire pour soutenir la recherche clinique au Québec pendant la crise.

Les équipes financées par des subventions sont également à risque, même si elles ont un peu plus de visibilité puisque ce type de projet n’est pas financé selon le nombre de participants. Nul ne sait ce que les organismes subventionnaires décideront. Certaines fondations qui financent la recherche ont récemment annoncé qu’elles ne pourront pas honorer des subventions déjà accordées par manque d’argent.

« La crise soulève la nécessité de favoriser le partage des données »

La situation actuelle pourrait mener à l’accélération de l’assouplissement du cadre réglementaire et législatif des données clinico-administratives. Le gouvernement devrait agir pour favoriser le partage de données, dans le respect des règles de la confidentialité. 

À titre d’exemple, l’équipe CITADEL au CRCHUM est experte dans la modélisation prédictive. Ils ont élaboré des modèles en temps réels de la capacité de soin pendant la crise avec les données du CHUM. Leur accorder l’accès aux données provinciales permettrait de générer des modèles à grande puissance prédictive indispensables à la santé publique.

« L’harmonisation des processus est bienvenue, mais doit tenir compte des particularités de chaque centre de recherche. »

Les règles sont les mêmes à travers la province, mais elles sont parfois interprétées différemment d’un centre à l’autre. Lorsqu’un projet multicentrique s’organise, on constate souvent des interprétations variables. L’intention d’harmoniser les processus est opportune et doit être poursuivie, mais requière une certaine flexibilité. Chaque centre de recherche n’a pas la même organisation et ces différences doivent être prises en compte. 

« Il faut saisir l’occasion de démontrer le rôle crucial de la recherche »

La crise est le moment de prouver l’utilité de la recherche. En ce moment, le manque de connaissances nous place en état de réaction pour contrer la pandémie. Un plus grand investissement soutenu en recherche est crucial pour nous permettre de réagir plus rapidement à ce genre de crise sanitaire. La pandémie nous apprend une leçon que nous nous devons de retenir comme société.

La recherche ne doit pas être considérée comme une activité accessoire. La pandémie nous apporte une opportunité majeure de révéler le caractère essentiel de la recherche, et nous force également à revoir en profondeur nos paradigmes d’organisation et de structures, ainsi que nos priorités. La crise actuelle met en lumière notre manque d’autonomie dans plusieurs secteurs en lien avec la santé, manque auquel nous devrons réfléchir à remédier. Nous aurons besoin de soutien pour faire avancer la science et offrir la meilleure santé à la population.

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