Julie Autmizguine, pédiatre infectiologue, CHU Sainte-Justine, professeure agrégée de clinique, Université de Montréal.

COVID-19 et essais cliniques : point de vue de Julie Autmizguine

Dans le cadre de la situation exceptionnelle entourant la COVID-19, CATALIS a interrogé des leaders du Québec en recherche clinique pour connaître leur point de vue sur la crise et trouver les moyens de s’adapter. Voici le point de vue de Dre Julie Autmizguine, pédiatre infectiologue, CHU Sainte-Justine, professeure agrégée de clinique, Université de Montréal.

Q. Selon vous, comment la pandémie de la COVID-19 transformera-t-elle la recherche clinique en cours et à venir ; sur le plan mondial et québécois ?

L’impact de la pandémie sur la recherche clinique est majeur à cause du ralentissement ou de la suspension de nombreuses activités de recherche. La crise cause de lourdes pertes de revenus institutionnels et de personnel puisque seuls les projets jugés essentiels sont maintenus. 

 Le contexte actuel accélère l’utilisation et le développement des technologies qui permettent les visites à domicile. Cette méthodologie est envisagée depuis plusieurs années et la pandémie nous force à l’adopter pour mitiger le risque pour les patients.

La crise limite l’étendue des objectifs secondaires des études

Les suivis à distance demandent des protocoles plus pragmatiques incluant moins d’objectifs secondaires pour minimiser le nombre de prélèvements, car la crise restreint la quantité d’écouvillons et de matériel de protection disponible. Des analyses plus poussées tels que l’analyse de la clairance de la charge virale sont difficiles à mener afin d’économiser l’équipement et le nombre de visites. Cet aspect limite les projets plus ambitieux comme celui de biobanque. Des études plus exhaustives sont indispensables pour mieux comprendre la maladie et ainsi trouver des solutions thérapeutiques.

« Après la crise, les suivis à distance pourraient se poursuivre, en espérant que le nombre d’échantillons ne soit plus limité afin de pouvoir explorer les questions plus profondément que ce que la crise nous permet actuellement. »

Le manque de personnel risque de ralentir la reprise des activités

Tout comme le plan de reprise des activités ambulatoires, le redémarrage de la recherche clinique devra aussi être étudié pour minimiser les risques d’infection. Le manque de personnel est actuellement problématique pour la conduite des études. Il pourrait être nécessaire de redéfinir les horaires, les comprimer ou les optimiser pour y arriver. Les organismes réglementaires ont suggéré de faire des amendements aux protocoles pour assurer la sécurité des participants.

Si la crise se poursuit dans le temps, un espace isolé par rapport aux soins cliniques serait une solution à explorer pour diminuer le risque d’infection. Des locaux libres mais surtout le personnel sont deux enjeux pour cette délocalisation.

La crise a causé de nombreuses pertes d’emploi

Un enjeu majeur de la crise est la perte de revenus significative à cause de l’interruption des essais et de l’absence de nouveaux contrats avec l’industrie. Des pertes d’emploi considérables ont été observées. De plus, le statut des étudiants et les employés de recherche associés à un organisme public leur enlève le droit à des dédommagements pour le moment.

Il est incertain que le personnel mis à pied acceptera de revenir et de tolérer ce type d’insécurité professionnelle. Il est possible qu’une partie des employés ne revienne pas. Avant la pandémie, trouver et garder la main d’œuvre était déjà un enjeu. Cette difficulté risque d’être amplifiée après la crise.

 Q. Quels sont les impacts de la crise sur les patients ?

Actuellement, certains patients refusent de venir faire des visites par crainte de contamination. La diminution des suivis pose un risque sur la sécurité des participants et l’intégrité des études.

Les études jugées non essentielles ont été suspendues, comme celles sur la vaccination, les produits naturels, les méthodes préventives ou les tests diagnostiques. Ces projets de recherche apportaient des bénéfices aux patients, mais ils n’y ont plus accès. Ces bienfaits, même s’ils sont considérés légers, leur ont été enlevés. Seuls les essais sur les traitements de derniers recours ont pu être poursuivis.

Q. Comment pourrions-nous améliorer notre façon de faire la recherche clinique au Québec ?

Une réorganisation de la recherche clinique à Sainte-Justine est en cours pour solidifier la gestion médico-administrative pour laquelle des investissements sans précédent ont été faits. Un meilleur arrimage des unités de recherche clinique avec la direction de la recherche est en train de s’opérer prévoyant un gestionnaire des opérations jumelé avec un clinicien-chercheur expérimenté en support aux différentes unités. Nous espérons qu’un suivi des études de toutes les unités sera informatisé pour suivre l’avancement des essais et une meilleure vue d’ensemble sur la santé des projets. Cet investissement important sera profitable et permet d’identifier ce qu’il faut améliorer dans nos procédés. Le département d’hémato-oncologie a été le premier à être normalisé et les effets sont très positifs.

« La normalisation des méthodes à travers le centre de recherche aidera à améliorer la qualité institutionnelle et à avoir un meilleur contact avec les compagnies pharmaceutiques, notamment lors des audits. »

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